Enfant de remplacement... mémoire de fantôme générationnel.

Un enfant est souvent le porte-étendard d'une problématique familiale.
L'enfant dit "de remplacement" arrive si le clan familial est en attente de combler un vide laissé par un décès traumatisant.

Au fil de mes recherches, j'ai pu distinguer deux sortes d'enfants de remplacement. J'emploierai deux termes distincts afin de bien faire la différence.

Tout d'abord, celui que je nomme "l'enfant de substitution".
Le travail du docteur Salomon Sellam a mis en avant cet enfant à qui l'on demande d'assurer la relève d'un aïeul (oncle, grand-père, cousine...) et qu'il nomme l'enfant ayant le "syndrome du gisant". Il est repérable dans la généalogie en comparant les dates de conception/naissance/décès/point gisant.

Ensuite, il y a "l'enfant de remplacement", le sujet de cet article.
Sans connaitre la psychogénéalogie, certaines personnes se rendent compte qu'elles sont des enfants dits "de remplacement" d'un frère ou d'une sœur arrivés et décédés avant elles.
Mais beaucoup d'entre elles ne le savent pas car le sujet est traumatisant pour la famille et surtout pour les parents. Tout le monde fait silence afin de ne pas raviver cette blessure. Même si l'enfant ne sait pas qu'il a eu un frère ou une sœur décédé(e) avant sa naissance, son comportement reste celui d'un enfant de remplacement.

Les enfants qui perdent un parent sont orphelins mais les parents qui perdent un enfant... ce n'est pas considéré comme étant dans l'ordre des choses, il n'y a pas de mot pour cela.
Le deuil d'un enfant est quasi impossible à faire. Combler ce vide est primordial. Dans la douleur du deuil, les parents fantasment sur le fait de faire revenir cet enfant qu'ils ont perdu. Ils en créent un nouveau sans penser que c'est une nouvelle entité qui va arriver mais en essayant de "ramener" ou "reconstruire" celui qui est parti.

Lorsque l'enfant de remplacement parait, il sent et il sait qu'il doit assumer la lourde tâche d'aider ses parents à assumer leurs angoisses et leurs attentes.

Se pose alors pour lui un problème d'identité et/ou de culpabilité.

Un problème de culpabilité que l'on peut mettre en parallèle avec la culpabilité du survivant.
L'enfant de remplacement doit sa vie à la mort prématurée de son frère ou sa sœur. Cela conditionne son existence...

Un problème de "non identité"
Le projet-sens de sa venue au monde : l'enfant le sait, tant que le clan familial n'aura pas surmonté le traumatisme, il ne pourra pas avoir sa propre place ni sa propre identité.
Il sait également que sa place n'est pas légitime : si sa sœur ou son frère n'était pas mort, il n'aurait pas été conçu.
Dans un même temps, plus il joue le jeu d'être celui qu'il remplace et moins la famille a de raison de faire le deuil puisque celui qui est parti est "revenu" (à travers l'enfant de remplacement). La situation est bloquée pour tout le monde.

Afin de se faire accepter par le clan, il s'interdira d'être lui-même et fera preuve d'imagination pour montrer qu'il est un bon remplaçant. Sa place n'étant pas "légitime", il fait preuve de fidélité familiale afin de ne pas être rejeté. S'il ne tient pas son rôle, la famille ne le reconnait plus et le met au ban.

Quel jeu doit-il jouer ?
Son comportement dépendra des angoisses des parents.
Il devra se montrer "en vie", en criant, en étant turbulent, en ne dormant pas la nuit... Le bruit c'est la vie, les parents seront rassurés.
Être "transparent" et passer inaperçu si les parents son trop ancrés dans la tristesse... Sa présence sera suffisante.
Une amie "enfant de remplacement" a joué son rôle à la perfection en étant pendant 20 ans remplaçante, sans poste fixe, dans l'éducation nationale.

Quelles peuvent être les conséquences ?
* Disparaitre pour être aimé (comme le frère ou la sœur)... Par la folie, la schizophrénie...
* L'assistanat : "puisque ma vie ne m'appartient pas, je ne l'assume pas. C'est à vous, parents, à le faire."
* Ne pas avoir de descendance. Si l'enfant devenu adulte est très marqué par son rôle de remplaçant, il ne pourra pas procréer puisqu'il n'est pas lui-même. Il est l'autre... et l'autre n'est pas là pour procréer.
* Le manque de confiance en soi, la dévalorisation. Un enfant de remplacement se sent obligé de faire toujours plus, que ce soit dans l'action ou l'inaction, afin de prouver sa légitimité.
* La rébellion qui mènera à couper les ponts avec la famille, etc...

Dans tous les cas, c'est ajouter un problème à un autre problème.

Que peut-on faire ?
  • La prise de conscience s'impose. Qu'elle soit individuelle et/ou familiale, elle est nécessaire pour avancer dans la résolution du problème. Parler de ce qui s'est passé, de ce que chacun a ressenti et ressent actuellement. Ce sont les parents et le clan familial qui, le plus souvent, ne gèrent pas le problème et se délestent sur le nouvel arrivant : il est donc important de rendre à César ce qui appartient à César. Le propos n'est pas de juger les membres de la famille mais bien d'analyser les évènements passés, essayer de comprendre leur souffrance sans la prendre à son compte. Un enfant de remplacement devrait déclarer à ses parents qu'il ne souhaite plus jouer le jeu. Il devra lui-même casser cette habitude d'être un autre.
  • Prendre conscience de qui l'on est réellement car à force de jouer un rôle, on ne se connait pas. Se valoriser au quotidien et acquérir de la confiance en soi.
  •  Transcender le problème et devenir productif dans la création. Car pour assumer leur rôle, les enfants de remplacement sont imaginatifs et créatifs, autant en faire quelque chose de positif.
  • Voir la vie autrement : l'enfant de remplacement est pris dans le tourbillon familial mais devrait s'arrêter quelques instants pour parler à ce frère ou cette sœur... et se raconter une histoire. "Imaginez un bus avec son chauffeur qui représenterait l'autocar de la vie. A chaque arrêt, il y a des naissances (certains entrent) ou des décès (certains sortent). Vous attendez à un arrêt pour prendre le bus de la vie, sachant déjà où vous voulez aller et quoi faire pendant le trajet. Sachant également que ce voyage correspond à l'apprentissage de vie que vous avez choisi. Le bus arrive, vous montez et à ce moment-là, un enfant se lève, vous sourit et dit : "j'ai fini mon expérience, je t'en prie, prends LA place."Vous lui rendez son sourire et vous vous asseyez à LA place (et non sa place) qu'il vient de vous offrir."
  •  Il n'y a pas de fatalité. Tout processus peut être inversé.
  •  S'assurer que l'enfant qui est parti a retrouvé sa place exacte au sein de la famille : un enfant décédé en bas âge qui a une plaque à son nom sur le caveau familial avec les dates de naissance et de décès. Ne pas oublier le processus de réconciliation. Un acte de psychomagie personnel sera le bienvenu. Il symbolisera au yeux de l'enfant de remplacement la libération du poids de la famille ainsi que la libération de l'enfant disparu.
Ce n'est pas l'enfant disparu qui vous pose un problème, ce sont les personnes en souffrance qui sont restées. Pour elles comme pour vous, n'entretenez pas le système. Sachez les accompagner sans penser que vous pouvez souffrir à leur place ou que vous pourrez les aider en n'étant pas vous-même.

Des enfants de remplacement célèbres :
Si pour beaucoup ils n'ont pas eu de descendance, ils ont su créer, faute de procréer, autrement et avec brio.

* Vincent van Gogh (sans descendance). Il devait, chaque dimanche de son enfance, passer devant la tombe de son frère aîné Vincent qu’il avait remplacé. Il voyait inscrits son propre nom ainsi que la date de sa mort.

* Salvador Dali (sans descendance). Il a été conçu le jour de la mort de son frère aîné et prénommé comme ce dernier.
« J’ai vécu ma mort avant de vivre ma vie, disait Dali. Mon frère est décédé d’une méningite, ma mère ne s’en remit jamais. Sa disparition fut un choc terrible. Le désespoir de mes parents ne fut apaisé que par ma naissance, mais leur malheur continuant à perpétuer chaque cellule de leur corps et du mien. Leur angoisse était devenue mienne. Elle ne m'a jamais quittée.»

* Ludwig van Beethoven. Né après sa sœur ainée qui n'a vécue que 6 jours. Sans enfant, il éduquera Karl, le fils de son frère décédé.

* Stendhal (sans descendance), de son vrai nom Henri Beyle. Il est né après un frère aîné décédé à 5 jours et portera le même prénom que lui. Son frère est décédé un 21 janvier, Stendhal est né le 23 janvier de l'année d'après.

 * Peter Sellers (3 enfants) de son vrai nom Richard Henry Sellers. Ses parents avaient l'habitude de l'appeler Peter en mémoire de leur fils aîné, mort à la naissance, l’année précédent sa venue au monde.

Auteur : Pascale J.M.